Communiqué / Publication


Première analyse gemmologique du Talisman de Charlemagne

Gérard Panczer et Geoffray Riondet ont réalisé la première étude scientifique de cet objet vieux de mille ans. De quoi lever un peu le mystère qui l’entoure.

La tradition veut que Charlemagne l’ait porté comme talisman lors des batailles. Toujours d’après la légende, c’est le calife Haroun Al-Rachid qui le lui aurait offert en 801. Et il aurait été tellement précieux aux yeux de Charles le Grand que ce dernier aurait été enterré en le portant à son cou.

Cet objet de légende, c’est le « Talisman de Charlemagne ». D’or pur serti de 52 perles et pierreries, c’est un reliquaire (destiné à contenir des reliques, c’est-à-dire des parties du corps d’un saint ou d’une sainte) d’environ 7 cm sur 6. Il est exposé au Palais du Tau de Reims depuis 1972.

Gérard Panczer, chercheur en physique des matériaux à l’Institut Lumière Matière, et Geoffray Riondet, antiquaire spécialisé dans les bijoux anciens et étudiant de Gérard Panczer, ont pratiqué les premières analyses de ce bijou. Ils ont analysé les pierres précieuses pour en déterminer la provenance. Leurs résultats lèvent un peu le voile sur l’histoire incroyable du Talisman.

Toutes authentiques… sauf une

Une des grandes difficultés pour travailler sur le Talisman de Charlemagne est que l’objet ne peut pas être déplacé. Les deux chercheurs ont donc monté, à l’Institut Lumière Matière, un laboratoire mobile : des mallettes contenant la version miniaturisée d’instruments de mesure couramment utilisés en laboratoire.

 





















 

 


 

La première campagne d’analyses est conduite en juin 2016. Le Palais du Tau leur accorde une journée. Il faut donc faire vite pour pratiquer l’examen au microscope et les diverses analyses de spectrométrie : Raman par laser, d’absorption optique et de photoluminescence.

Avec la spectrométrie Raman, on peut déterminer qu’une pierre est bien de qualité gemme, en d’autres termes qu’elle est bien une « pierre précieuse » authentique, reconnaissable à sa grande dureté, sa transparence (en règle générale) et son indice de réfraction élevé. L’absorption optique détermine ensuite quels sont les éléments chromogènes (responsables de la couleur), ce qui permet de préciser les gemmes. Ainsi, un béryl vert n’est une émeraude que si l’élément absorbant est le chrome, la couleur verte pouvant également être due à la présence de fer.

Les premiers résultats de Gérard Panczer et Geoffray Riondet, publiés en 2017, authentifient l’ensemble des gemmes…. Sauf un. Sur chaque face du bijou sont ainsi disposés cinq grenats et quatre émeraudes, tandis que deux grenats, trois améthystes et quatre saphirs ornent la tranche. Une perle est sertie entre chaque pierre, et chaque perle est percée, ce qui suggère qu’elles ont été d’abord portées en collier ou boucles d’oreille. Quant aux deux pierres centrales, le gemme côté pile est à ce jour, avec ses 190 carats environ, le plus gros saphir utilisé en joaillerie avant le XVIIe siècle. Mais celui côté face est en réalité une lentille de verre, insérée bien plus tardivement. Ce dernier résultat confirme une hypothèse formulée en 1966 par un conservateur des Monuments Historiques, Jean Taralon, qui avait observé le bijou de près pour déterminer s’il avait pu subir des modifications.

 

On sait maintenant d’où viennent les pierres

Reste une question : d’où viennent les pierres ? Cette information pourrait peut-être permettre de connaitre la provenance du bijou, car aucune source historique ne permet de confirmer que c’est bien le Haroun Al-Rachid qui l’a offert à Charlemagne.


« Pour le savoir il faut analyser les éléments-traces, qui signent les gisements », résume Gérard Panczer. Une deuxième campagne d’analyses est donc menée en 2018, avec cette fois un spectromètre de fluorescence X acquis spécialement pour l’occasion. Les gemmes livrent alors d’autres secrets.

Le gros saphir central révèle ainsi de faibles teneurs en fer, titane, gallium et chrome, qui, associées à son origine métamorphique, penchent pour une provenance du Sri Lanka. Les grenats sont quant à eux originaires d’Inde du Sud… sauf deux, originaires de Bohème. Si les améthystes n’ont pas de signature chimique caractéristique, les émeraudes sont similaires aux émeraudes égyptiennes de Djebel Zabara. Sauf une, qui provient vraisemblablement d’Habachtal en Autriche.

Est-ce que cela signifie que le bijou vient bien d’Orient ? Et bien non. D’après la bibliographie réunie par les chercheurs, le travail d’orfèvrerie situe bien le Talisman en Europe, et seulement au Xe siècle… soit un siècle après la mort de Charlemagne, qui ne l’a donc jamais porté.

Mais alors, pourquoi l'appelle-t-on Talisman ? C’est Alexandre Dumas qui a forgé le terme (et la légende), après avoir vu le bijou chez Hortense de Beauharnais lors d’un voyage en Suisse (voir encadré). Le « Talisman » n’a sans doute pas fini de nous surprendre !



Publié le 3 septembre 2019 Mis à jour le 11 septembre 2019